Anne-Louise, une des auteures du blog Oh mon FLE, a évolué dans de nombreux contextes d’enseignement. Elle a bien voulu partager avec nous ses expériences, conseils et réflexions personnelles.

Q1. Il y a une dimension très sociale dans ton parcours de prof de FLE, qu’est-ce qui a motivé ce choix ?

Au départ, être prof de FLE, c’était pour moi une manière de pouvoir m’approcher de la réalité linguistique qu’avaient vécue mes grands-parents lors de leur arrivée en France, fuyant la guerre civile en Espagne. Être auprès d’immigrants et travailler avec eux à leur intégration à la société française, me sentir utile, quand bien même l’idée semble illusoire, me motivait intimement. De plus, ma mère, institutrice, a toujours été de celles qui accueillaient les enfants dont personne ne voulait dans sa classe, comme les nouveaux arrivants, et l’engagement social qu’elle a montré tout au long de sa carrière m’inspire encore aujourd’hui.

Q2. Tu as participé à la conception d‘un module d’éducation aux médias : peux-tu nous en dire plus sur ce projet ?

J’ai commencé mes études par une école de journalisme. De retour à la fac, en Master 1 FLE, je me suis passionnée pour la dimension culturelle et interculturelle dans l’apprentissage des langues. J’avais beaucoup travaillé sur le sujet, et en Master 2, j’ai voulu effectuer mon stage pro dans un CASNAV et proposer un module d’apprentissage pour un dispositif assez peu commun en France, qui accueillait des nouveaux arrivants de plus de 16 ans. L’idée était que, combinant le FLE à l’éducation aux médias, ces jeunes développeraient des outils pour décrypter la société française à travers ses médias.

J’ai du concevoir ce module de A à Z, car il n’existait que peu de ressources adaptées à ce contexte particulier. J’ai eu la chance de travailler avec des jeunes extraordinaires, pendant deux ans, avec lesquels j’ai beaucoup appris, notamment le fait qu’il ne sert à rien d’être un expert pour être enseignant. L’important est de laisser la place au cheminement et à la découverte commune. Et c’est surement pour moi le plus difficile à réaliser en tant que prof : ne pas tout contrôler, préparer son cours de manière à laisser surgir l’imprévu, et garder une posture de médiateur, de béquille, et non de master-je-sais-tout. Le module, sur lequel reposait mon mémoire de M2, s’est avéré motivant, pour eux comme pour moi et le bilan général très positif (pour celles et ceux que cela intéresse, le Mémoire est en ligne sur le portail de l’Université Stendhal de Grenoble). Cependant, il faut souligner que les moyens mis à disposition des CASNAV et de ces étudiants aux besoins spécifiques sont souvent insuffisants, que ce soit au niveau du nombre d’heures d’enseignement, des programmes, du statut et de la formation des intervenants, de la gestion « scolaire », et j’en passe.

Q3. Tu as enseigné à titre bénévole pour Caritas : que retires-tu de cette expérience, notamment vis à vis de tes apprenants ?

J’ai travaillé pour Caritas à Barcelone, dans un foyer pour femmes en processus de réinsertion après une période d’incarcération. Après avoir pris connaissance du module d’éducation aux médias que j’avais conçu pour les nouveaux arrivants en France, la coordinatrice du foyer a vu une opportunité importante pour ces femmes, dont l’expérience, l’intérêt et l’esprit critique face aux médias de communication et d’information étaient presque inexistants. De cette expérience, je retiens tout d’abord beaucoup d’amour et de reconnaissance mutuelle. De plus, le module faisant intervenir différents professionnels (photographe, journaliste, infographiste), j’ai appris à coordonner et gérer un projet et à rester à l’écoute des besoins des bénéficiaires. Ce fut une expérience laborieuse, car j’y ai dédié beaucoup de temps et de doutes, et qu’encore une fois, j’avais peu de ressources disponibles et il me fallait concevoir tout le matériel, et ce en espagnol. Cependant, je ne subissais là aucune pression scolaire, je n’avais rien à prouver, mon seul rôle a été de valoriser le regard de chacune dans et sur la société, de les aider à développer leur prise de confiance et de parole. Finalement, je me rends compte que je n’ai jamais tiré autant d’épanouissement professionnel qu’en travaillant bénévolement, ou pour si peu, comme au CASNAV ou à Caritas.

Q4. Tu travailles actuellement à Montréal : est-ce un endroit que tu conseillerais pour enseigner le FLE ?

Montréal est une ville réellement spéciale. Multiculturelle, centre artistique hétéroclite, jeune, bilingue (même multilingue), c’est l’Europe et l’Amérique en même temps. Personnellement, je n’aime pas vraiment les grandes villes, mais Montréal a cela de différent qu’on a de l’espace, des ruelles, de la verdure (bon, euh, l’hiver, il ne faut pas compter dessus), et une certaine sérénité d’esprit collective. Pourtant, l’image qu’on en a, vu de la France, me semble souvent trop idéalisée concernant les opportunités professionnelles. J’y suis arrivée il y a maintenant deux ans pour travailler près des migrants et pour les travaux fabuleux publiés sur l’éducation aux médias.

Malheureusement, ici comme ailleurs, le piston fait ton bonheur. Du coup (ou « faque », comme on dit ici), je ne trouve pas que le marché du travail soit plus intéressant pour un prof de FLE, à moins d’obtenir la résidence permanente, ou le permis d’enseigner (vrai casse-tête), ou de connaître des gens bien placés. Le salaire horaire n’est pas plus avantageux qu’à Barcelone ou en France et les opportunités pas plus nombreuses. Bref, ce n’est pas l’El Dorado espéré, mais peut-être suis-je un mauvais exemple. Ce qui continue de me stimuler ici, c’est que la langue que nous devons enseigner n’est pas toujours le Français international, ou le Français parlé en France, mais le Québécois. C’est tout un apprentissage, et j’adore ça ! Se frotter à la Francophonie et remettre en perspective notre langue doivent faire partie de notre formation.

Q5. Qu‘est-ce qui t’a amenée à rejoindre Coralie sur Oh mon FLE ! ?

J’ai rencontré Coralie à l’Université de Perpignan il y a plus de dix ans. Nous avons habité ensemble à Barcelone, vécu les mêmes galères en tant que profs de FLE, passionnées et désillusionnées par les réalités du terrain. Elle a eu le courage de reprendre ses études cette année à Grenoble pour un Master en Ingénierie de la Formation. Après avoir monté le blog Oh mon FLE, elle m’a proposé de mener le projet avec elle, car le temps lui manquait et porter ce bébé toute seule devenait trop chronophage. J’étais ravie, tout d’abord de pouvoir travailler avec elle (c’est un cerveau celle-là !), et puis de retrouver la passion de créer et proposer des outils, car la conception de matériel pédagogique m’a toujours stimulée. Nous n’avons pas la prétention de révolutionner le FLE et nous n’espérons pas gagner de l’argent, mais simplement partager nos idées, rencontrer via le web nos collègues du monde entier, et s’éclater sur un projet commun qui donne à notre amitié encore plus de sens.

Cet article vous a été utile ? Faites-en profiter d’autres !

Twitter
Facebook
Google+
LinkedIn
Email

Aux podcasts des Agités

À l'infolettre d'Agito